Société

Société #2 Comment définir les sexes?

Dans mon précédent billet, j’avais montré que les sexes sont une construction sociale, c’est-à-dire a dire que ce que l’on met dans les catégories hommes et femmes résulte de nos préconceptions de ce que sont les hommes et les femmes, et notamment que certains des critères de définition sont retenus (l’attention aux autres) ou non (la taille) de manière tautologique, c’est-à-dire pour des raisons normatives, et aussi à cause d’une perception probablement plus binaire des critères retenus que ce qu’ils ne sont réellement. Et cela vaut même pour les critères les plus « biologiques », car lorsque l’on demande aléatoirement aux gens ce qui défini vraiment le sexe, certains répondront le caryotype, et d’autres répondront les organes génitaux, et dans ce contexte des personnes dont les deux ne matchent pas seront vues comme des « anomalies», ce qui nous fait bien retomber sur la dimension normative du problème. Bref, il n’y a pas de critère qui fasse consensus dans la sphère publique, et pour lequel il n’y aurait aucun ‘cas particulier’ qui nous permettrait de percevoir ce critère comme ‘totalement satisfaisant’.

Pour enfoncer un peu le clou, vous connaissez peut être un peu la phylogénie, qui consiste à classer le vivant sur la base des parentés génétiques (les espèces plus proches génétiquement forment des clades). Avant, on retraçait les liens de parenté sur la base des caractères morphologiques, et ça avait tendance à donner beaucoup de poids à ce qu’on voyait le plus / évaluait subjectivement comme étant important. Lorsqu’on a pu génotyper les êtres vivants à grande échelle, ça a révolutionné la classification du vivant, car on s’est mis à effectuer la classification en utilisant directement les similarités et différences génétiques, et au final, on s’est rendu compte que ce qui pouvait sembler important à première vue pouvait conduire à des regroupements pas toujours efficaces.

Pour le sexe, c’est près d’un tiers du génome qui serait impliqué à divers niveaux dans le déterminisme du sexe. C’est pour dire à quel point c’est multidimensionnel. Et pourtant, on utilise qu’une seule caractéristique pour déterminer si une personne est un garçon ou une fille, à la naissance et pour l’état civil : la présence d’un pénis ou d’un vagin.

Certains écarts à la norme statistique sautent peut être moins aux yeux que d’autres. Si on part de XX/XY comme référentiel alors il y a des exceptions : gonadiques, génitales, hormonales –et il y a beaucoup d’hormones donc une dimension par hormone, neuronales -si le genre à une composante génétique, cellulaires (il y a des indices d’un fonctionnement cellulaire en moyenne un peu différent entre les sexes) et encore d’autres dimensions. Du coup ça a quelque chose d’arbitraire de dire « telle personne rentre mal dans les catégories de sexe par qu’iel à un micropénis » mais pas « telle personne rentre mal dans les catégories de sexe par qu’iel à un microrécépteur (cellulaire) ». On base l’état civil sur des trucs qu’on voit, ça a du sens, mais c’est juste bien de réaliser que c’est pas parce qu’on le voit que c’est plus important que des trucs qu’on voit pas, et qu’en fait, pourquoi pas utiliser d’autres critères, si ce n’est… parce ce que c’est parce qu’on a toujours fait ainsi, et que c’est un proxi accessible pour connaitre les caractéristiques de la personne dans les autres dimensions ?

Or, ça mérite d’y réfléchir au moins une fois. D’un point de vue scientifique, si on se demande quels critères précisément devraient être retenus pour définir les catégories, sur quoi faudrait-il s’arrêter? Certains répondent déjà qu’il faut des critères pour lesquels les exceptions sont rares, mais on a déjà vu dans le précédent billet que cela pose ensuite la question de la limite à fixer pour le ‘rare’, qui est subjective et nous fais souvent retomber dans la dimension normative. D’autres répondent que les catégories homme et femme, ce sont les produits de la sélection naturelle, et donc c’est ce qui justifie ces deux catégories, et les contours qu’on doit leur fixer. Quitte à grossir un peu le trait comme le fait Éric Vilain dans le journal du CNRS :

« Les états intermédiaires des différents sexes biologiques sont […] souvent associés à une infertilité, ce qui, d’un point de vue évolutif, les condamne à une impasse, argumente le chercheur. Mettre sur le même plan les deux sexes biologiques largement majoritaires, et les sexes intermédiaires très faibles numériquement, n’est pas raisonnable. » 1.

Souvent comment ? Si on compte toutes les personnes trans en plus des personnes intersexes (et je ne compte pas les personnes cis qui s’écartent de la norme statistique dans des dimensions moins visibles), je pense que le nombre de personnes qui ne se retrouvent pas dans les catégories de sexe attribuées à la naissance ET sont quand même fertiles sont quand même assez nombreuses. Oui, ‘assez nombreuses’, c’est vague et subjectif. Comme ‘souvent infertiles’. De plus d’après ce critère, si les hommes plus attentifs à leur progéniture ont une meilleure valeur sélective (leurs enfants survivent mieux), alors ça en fait d’avantage des hommes ? Remarque, ça m’arrangerait assez. Mais bon, le problème, c’est que bien malin celui qui saura prédire ce que sélectionne actuellement (et sélectionnera) la sélection naturelle. L’effet de la sélection naturelle n’est pas unidirectionnelle dans le temps et l’espace, et en particulier, ce n’est pas parce qu’un phénotype est rare, qu’il n’est pas sélectionné. C’est un petit peu plus compliqué que ça, car tout phénotype est rare, avant d’avoir été sélectionné. Les hyènes ont un phallus, c’est bien la preuve que du point de vue de la sélection naturelle… ce n’est pas le vagin qui fait la femelle. C’est d’autant plus complexe dans un contexte de changement environnemental, et nous sommes justement dans un tel contexte. L’idéal d’après la sélection naturelle n’est connu que de la sélection naturelle2.

Bon. Quel critère, donc ? Et bien, je dirai que cela dépends des objectifs du travail scientifique que l’on effectue, et comme n’importe quelle variable que l’on étudie, de la manière dont on veut utiliser les résultats par la suite. Déjà, j’ai totalement occulté la catégorisation biologique du sexe que moi, j’ai apprise a l’université, en filière « biologie des organismes ». Mais qui est peu connue du commun des mortels. D’après cette définition, chez une espèce sexuée, la femelle est l’individu qui produit les gros gamètes (chez l’humain, l’ovule), et le mâle celui qui produit les petits gamètes (chez l’humain, les spermatozoïdes). Cette définition a l’avantage d’être applicable à l’ensemble des espèces sexuées, des plantes à fleur aux gallinacées, c’est-à-dire les poules (même si ces espèces ne font pas l’algèbre et n’ont ni chromosomes X ni chromosome Y). Cette ligne de scission là est assez intéressante en biologie des organismes, parce qu’elle forme une sorte de repère autour duquel on peut étudier l’évolution de l’investissement parental. Cependant, il serait utile de se demander si cette définition serait la meilleure à adopter, par exemple en médecine, où l’on voit poindre depuis peu un appel a effectuer une médecine « sexuée », c’est-a-dire qui prenne en compte les différences entre « sexes ». On s’en doute, on ne parle pas ici de la différence entre ceux qui produisent des petits ou des gros gamètes. Même s’il y a des chances que ce soit un peu corrélé. L’idée ici est plutôt que le risque d’avoir une maladie, pour une personne, pourrait dépendre de ses organes, ses hormones, sa physiologie, etc. Or… question, quel est le critère de définition du sexe qui permettra le mieux de prendre en compte ces effets? Par exemple, une femme qui souffre d’hyperplasie congénitale (une condition virilisante) a t’elle une physiologie plus proche de celle des individus qui comme elle sont XX, ou plus proche des individus XY? J’ai envie de dire : pour certaines maladies, c’est les productions hormonales qui moduleront les risques. Mais pour d’autres, c’est uniquement le comportement en société qui sera important (parce que modulant l’exposition aux facteurs de risque). Pour d’autres encore, ce sera une combinaison de facteurs physiologiques et de facteurs d’exposition, qu’il faudra prendre en compte pour mesurer le risque d’un individu. Ainsi, des travaux en médecine qui se limiteraient, par exemple, a l’état civil pour classifier les individus étudiés comme homme ou femme pourraient bien passer a côté des variables réellement intéressantes. Le sexe n’est en fait qu’un proxi (un indicateur indirect), et mener des études en éclatant la variable sexe en variables organes génitaux, taux hormonaux, identification de genre, etc., serait au final beaucoup plus informatif, et permettrait d’utiliser les résultats de manière beaucoup plus directe et précise, même pour les personnes qui ne rentrent pas très bien dans les catégories mal définies d’ « homme » et « femme ».

Alors certes, ça implique beaucoup plus d’efforts, surtout que ces variables sont fortement corrélées (il va falloir stratifier… donc augmenter les tailles d’échantillon… donc augmenter les budgets). Mais c’est un peu comme quand on s’est rendu compte que l’on ne pouvait pas se contenter d’utiliser les mâles comme modèles d’étude (ce que l’on faisait parce que le mâle, c’était l’humain par défaut, n’est ce pas). En faisant cela, on perdait énormément en informations. On définissait une symptomatologie non applicable aux femmes (infarctus) et on a mis du temps à réaliser que les doses efficaces des médicaments étaient différentes, également. En parlant de l’importance de faire une médecine différenciée ‘par sexe’, sans même préciser quelles catégories de sexe on parle, comme si cela allait de soit, on considère en fait que les hommes et les femmes sont les deux types d’humains par défaut, et que ce qui en sort est anormal. Le risque que je vois poindre, moi qui enseigne les statistiques en formation continue en santé publique, c’est que les personnes qui ne rentrent pas dans ces boites normatives seront carrément exclues des études… pour ne pas « compliquer les choses» ou « brouiller le signal » ! On est en train de reproduire exactement la même erreur, à une nouvelle échelle : on perd en informations, et des personnes seront lésées. Et ces personnes ne sont pas seulement les personnes trans et intersexuées. Il y a pléthore de femmes et d’hommes qui s’éloignent de la moyenne des individus qui ont le même caryotype qu’eux, pour se rapprocher de la moyenne de ceux qui ont « l’autre » caryotype (et pour ceux-là, une médecine indifférenciée est en l’état actuel des choses plus bénéfique).

Au final, de la même manière que l’astronomie n’a plus besoin du concept de planète, il est bien possible que la médecine n’ait plus besoin du concept de « sexe ». Et qu’à la place, elle ait besoin de se demander un peu plus… quelles sont les variables ou proxi sensibles et spécifiques qui sauveront le plus efficacement (et équitablement) des vies3.

Remerciements

Merci à  Clément, Thomas Del, Sylvain, Nathanaël, Camille et tous les autres, pour les échanges et discussions, les opportunités crées pour les échanges et discussion, et leurs encouragements. Et même merci à Peggy Sastre, qui bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité, est celle dont les articles ont initié ces réflexions chez moi (Y a des gens qui sont pas cités ici mais le seront dans le prochain billet 😉 ).

Notes

1. On notera que le « n’est pas raisonnable » est un appel au bon sens, qui est un argument fallacieux.
2. Oui, en vrai, il y a des méthode pour savoir, je sais, mais ceux qui le savent, savent aussi que si on veut mesurer ça pour définir les sexes, ça va être coton.
3. J’ai conscience que dans une situation d’urgence, le proxi apparence physique est plus facile à mesurer que le proxi niveau de testostérone. Cependant, hors situations d’urgence, ça mérite vraiment réflexion. On n’est pas obligé d’exclure la variable agrégée qu’est le sexe des analyses, mais dans ce cas, il faut vraiment explicitement en définir les contours, notamment les critères d’inclusion et d’exclusion, et pour des raisons évidentes d’équitabilité face aux soins il faut que les catégories définies soient exhaustives c’est à dire que tout individu soit dans l’une des catégories définies.

Article originellement publié le 11 nov. 2017, republié le 10 mars 2018 suite à migration du site.

Société

Société #1 Le sexe comme construction sociale

J’ai créé ce blog d’abord pour stocker et partager facilement des ‘explications’ de trucs que je donne souvent. Il manquait une section un peu plus politique, qui fasse le lien entre l’éclairage entre ce que dit la science, et ce que la société doit en faire. J’ouvre cette section aujourd’hui avec ce texte sur la déconstruction du concept qu’est le sexe.

Ceci en écho à l’article de l’Epervier définissant la construction sociale, et qui mérite d’être lu : https://blogepervier.wordpress.com/2017/11/06/je-suis-presque-trentenaire-et-je-suis-blanc/

Le sexe comme construction sociale

Chez l’humain, on définit deux groupes, hommes et femmes. On considère généralement ces deux catégories comme allant de soi, on sait qui sont les ‘hommes’, qui sont les ‘femmes’. Mais quels sont les critères qui définissent ces catégories? Lorsqu’on pose la question, certains répondent « les chromosomes, les femmes sont XX et les hommes sont XY », quand d’autres répondent « les organes reproducteurs, les hommes ont un pénis et les femmes, une vulve » (bon, en vrai, les gens ne connaissent pas le nom de l’équivalent du pénis chez la femelle humaine, ils diront vagin ou utérus, qui sont des organes encore différents… mais… bref). Si on disait « mais encore » On pourrait continuer encore longtemps, sur les critères qui définissent ces catégories dans l’imaginaire collectif, et on verrait passer tous les stéréotypes, selon les uns ou les autres: les femmes ont deux chromosomes X, une vulve, un vagin, des ovaires, sont attirées par les hommes, sont douces, sont empathiques, aiment la mode, aiment s’occuper des autres, etc. Je n’irai pas jusqu’à dire aiment le rose et ont les cheveux longs. Quoi que… chacun de ces critères ont en commun d’être utilisés par des individus divers et variés pour rejeter la qualification de « vraie femme » en parlant d’une personne qui ne vérifierait pas l’un d’eux. Il y a bien évidemment des critères également pour le groupe « homme » : les hommes sont XY, ont un pénis, des poils, sont attirés par les femmes, sont forts, sont désorganisés, sont pas doués pour s’occuper des autres, ne se préoccupent pas de leur apparence, ont les cheveux court, aiment le bleu, etc. Là encore, qu’un seul de ces critères ne soit pas respecté et d’aucun diront qu’untel « n’est pas un vrai homme ». Il n’y a donc pas un seul critère unique et arrêté, pour définir les deux groupes. Certains se limiteront à des critères « physiologiques » (le caryotype, les organes sexuels), d’autres élargiront aux autres critères cités. D’autres encore rejetterons le caryotype et les organes pour ne retenir d’autres caractéristiques, ou que le fait de s’identifier comme homme ou femme, qui définit ce qu’on appelle aussi le genre.

Que faire, donc, des exceptions aux critères? Créer un autre groupe? De nombreux autres groupes? Faisons un peu le tour de ces dernières, déjà. Le caryotype semble être, du point de vue de la biologie, ce qui va « déterminer » le reste, au moins en partie (je publierai un autre article sur les déterminismes, lisez celui ci comme un simple exploration conceptuelle).  Il y a des personnes de caryotype X0, YXX, YXXX, etc. Mais ces personnes sont considérées comme mâles en présence d’un Y, femelle en son absence. C’est beaucoup plus intéressant de regarder les cas de figure où il y a des mutations ponctuelles qui rompent la cascade des déterminismes (quels qu’ils soient). Si c’est très en amont dans la cascade, comme une mutation du récepteur de la testostérone, ça donne par exemple une personne XY avec un phénotype « femme ». Cette mutation est plutôt rare. Mais il y a plein d’autres « mutations », à tous les niveaux de la cascade. Quelles sont les conséquences de ces dernières? Probablement tout un tas de petites variations qui font s’écarter les individus de ce qu’on peut se représenter comme un homme typique, ou une femme typique. Par exemple, un homme typique est plus grand qu’une femme typique. Mais des variations génétiques font que certains hommes sont quand même plus petits que certaines femmes. En fait, on peut imaginer que pour ce qui est « en bas » de la cascade, on va se retrouver avec des fréquences énormes de certains variants génétiques et phénotypiques, ce qui conduit à un recouvrement très important des distributions mâles/femelles pour certains traits, même si « en moyenne » on voit qu’il y a des différences (ces moyennes pourraient servir à définir ce qu’on appelle homme et femme typiques, si on veut)(Cf cet autre article du blogpour comprendre ce qu’on entend par recouvrement et différences moyennes).

Typiquement on peut imaginer que (je prends des chiffres au pif, pour l’exemple) « les petites filles sont naturellement plus attirées par les bébés ». En moyenne. Ça pourrait être un des traits déterminés par la cascade. Mais avec une mutation qui se retrouve à une fréquence telle qu’en fait si on regarde, quand on prends une petite XX et un petit XY au hasard, on n’a que 51% de chances que la petite XX soit plus attirée par les bébés que le petit XY. En cela, on a tous des ‘anomalies’ sur au moins un trait qui est à déterminisme sexuel. Les personnes XX sont plus petites que les XY. Pour autant, considère t’on qu’être grande (au féminin pour grande personne) quand on est XX est une anomalie? Qu’être petite quand on est XY est une anomalie? Non, on considère que ça fait juste partie des variations possibles entre les individus (surtout qu’en plus si on regarde à l’échelle mondiale, on se rend compte que la variable sexe joue peut être moins que la variable origine géographique), et du coup on écarte même la taille comme une caractéristique sexuelle : si je demande si la taille défini le sexe on va me répondre non, alors que si je demande si les parties génitales définissent le sexe, on va me répondre oui, la plupart du temps.

Ce qu’il est intéressant de noter au final, c’est que tout ça, c’est un truc continu. Il n’y a pas de frontière nette entre ce qui est « une caractéristique sexuelle », et ce qui ne l’est pas. On considère arbitrairement que telle caractéristique n’est plus un critère de définition du sexe quand la superposition des distributions devient trop évidente. Et c’est totalement arbitraire également de dire que pour ce qu’on a retenu comme étant une caractéristique liée au sexe — parce que la superposition des distributions était suffisamment faible à notre appréciation totalement subjective (comme les organes génitaux), et bien ce qui sort de la règle établie (XX=vagin, XY= pénis par exemple) est une anomalie. Ce n’est une anomalie que parce qu’on a fixé arbitrairement un seuil de rareté quelque part selon lequel « c’est assez rare donc c’est une anomalie / c’est pas si rare donc c’est une variation normale ».

distribs
                                        Distributions avec plus ou moins de recouvrement

Ainsi, est-ce que 2% de parties génitales ambiguës, c’est assez faible pour être une anomalie? Ou bien est ce 10%? Quel est le % à partir duquel on pourrait dire que ce n’est plus une anomalie, mais une simple variation parmi d’autres? Par exemple, la pilosité faciale chez les femmes, on dira que c’est une anomalie. Mais si on regarde les données, ça va jusqu’à 20% de femmes qui doivent se raser les poils du menton. Est ce encore une anomalie, ou est ce que c’est notre perception sociale du fait que les femmes ne doivent pas avoir des poils au menton, qui fait que cette caractéristique est perçue comme une anomalie? Ou encore, est-ce que ce n’est pas notre construction sociale de ce que sont les sexes (de « ce qu’ils doivent être »), qui nous fait percevoir telle chose comme une anomalie, et telle autre comme une simple variation? Lorsque j’étais en thèse, quelqu’un disait que les filles ne sont pas faites pour les maths. Face à mon indignation et celle d’une amie, la réplique à cinglé « oui mais vous ce n’est pas pareil, vous n’êtes pas des vraies filles». Il y avait donc toute une dimension tautologique, finalement : les filles n’aiment pas les maths, et les filles qui aiment les maths ne sont en fait pas des filles.

On commence à percevoir le lien entre l’analyse des concepts, et la politique. Ce qu’on remarque, c’est que la science établi des concepts, mais qu’insidieusement, ces définitions, qui ne devraient être que descriptives, prennent une dimension normative. Là, où c’est intéressant, c’est lorsqu’on se rend compte que certaines des différences moyennes entre les sexes ne sont pas intégrées dans les critères de définition de ce que sont sensés être les sexes, et par conséquent, qu’elles ne prennent pas cette dimension normative. On a parlé de la taille, qui n’est pas considérée comme un critère de définition des sexes, contrairement à un certain nombre d’autres traits qu’on a listés. Qu’est ce qui fait que la taille n’est pas intégrée comme critère de définition du sexe? Probablement, le fait qu’à la fois, ce trait saute aux yeux, quand on voit une personne, on connait tout de suite sa taille, associé au fait que les variations de taille sont assez importantes pour que le fait que ce critère n’est pas corrélé de manière binaire aux sexes saute lui aussi aux yeux. Il n’est pas possible de glisser subrepticement d’un lien descriptif à un lien normatif entre la taille et le sexe (les femmes sont plus petites que les hommes -> les femmes doivent être plus petites que les hommes), parce que l’évidence nous rappelle tous les jours que ce normatif n’a pas lieu d’être.

Par ailleurs, le glissement du descriptif au normatif, chez les matérialistes, se fait souvent par l’identification de ce que sélectionne(-rait) la sélection naturelle. La taille est peut être l’objet d’une sélection naturelle différente selon les sexes, mais c’est un trait qui est sous un tas d’autres pressions de sélection, qui d’ailleurs ne sont pas homogènes géographiquement (les sahéliens sont longs et effilés, et les habitants de forêt sont plus trapus), et on constate aussi assez bien que c’est un trait qui est fortement influencé par des déterminismes non génétiques, comme l’alimentation. Il paraitrait absurde, de ce fait, de ne chercher à expliquer la taille des gens que par une sélection sexuelle différente chez « les hommes » et « les femmes », et donc d’utiliser la sélection naturelle comme argument pour dire qu’il est « normal » (et donc, implicitement, fatal… voir… souhaitable) que les hommes soient plus grands que les femmes. Pour d’autres traits, mais comportementaux, comme typiquement, le ‘care’ (se préoccuper et s’occuper d’autrui), quand on y réfléchi, il y a pas mal de chances que ce soit un peu comme la taille. Que ça varie géographiquement, et qu’il y ait plein de déterminismes environnementaux. Qu’il y ait vraiment beaucoup d’hommes plus doués pour le care que vraiment beaucoup de femmes. Que d’ailleurs, même des personnes pas très douées pour le care a priori, puissent s’occuper très bien d’autrui, de la même manière qu’il y a des gens petits qui jouent très bien au basket. Mais comme le care ça « se voit pas » aussi facilement que la taille, comme ça se mesure pas, et  comme on a des préconceptions liées aux mythes traditionnels conservateurs (rôles sociaux attribués de manière binaire), et bien on considère volontiers le care comme une caractéristique « féminine ». Une caractéristique qui définit le féminin, et pour laquelle un écart à l’attendu ne serait pas… « fit ». Pas adapté. Pas souhaitable donc. Il y a des gens (en évopsy) qui font des modèles explicatifs de la tendance des femmes à s’occuper d’autrui en focalisant uniquement sur la variation entre sexes, et en y cherchant des explications évolutives enracinées dans les rôles supposés de nos ancêtres mâles et femelles dans les soins aux jeunes. Sans même se demander si ces optimums supposés ont pu être totalement différents d’un bout à l’autre de la planète, selon les structures sociales et les contraintes environnementales, par exemple1. Ou si, vu que nous sommes désormais des populations mélangées, et que notre environnement à changé, nos comportements actuels reflètent en quoi que ce soit l’optimum qui était sélectionné chez nos ancêtres, ou un quelconque optimum actuel. Pourquoi ne pas imaginer que la même chose puisse se produire avec toute caractéristique stéréotypiquement associée à un sexe ou à un autre ? Ces questions resteront ouvertes, car le but n’est pas tant d’y répondre que de montrer en quoi la manière dont on se représente les sexe vont amener à se poser certaines questions, et pas d’autres.

Car ce qui est intéressant, une fois qu’on a compris ce concept de construction sociale, c’est vraiment d’effectuer cette « déconstruction» qui consiste à s’interroger sur la manière dont dont on défini les choses, bien qu’elle puisse paraître a priori évidente, est enracinée dans une histoire et des conceptions traditionnelles, ce qui oriente nos façons de penser le monde, de le questionner, de penser le normal et l’anormal, de penser, par conséquent, les problèmes, et surtout, évidemment, de penser les solutions. Car une fois qu’on a déconstruit le sexe, par exemple, on ne pense plus ce qui sort de la définition typique qu’on fait des hommes et des femmes comme des anomalies… et on peut enfin commencer à respecter tous les individus, qui, de fait, représentent juste la diversité à partir de laquelle l’humain du futur pourra évoluer.

Notes
1. On m’a fait remarquer que je fais une généralisation abusive, car l’évopsy fait justement un effort de chercher des patterns qu’on retrouve de manière universelle à l’échelle de la planète. Ce que je cherche à montrer ici, c’est surtout que la manière dont on catégorise (discrétise, si on veut) certains traits qu’on étudie fait perdre une énorme quantité d’information, surtout en termes de variance, et peut donner une impression trompeuse qu’un pattern est plus tranché qu’il ne l’est réellement. Typiquement, on pourrait chercher à voir dans plein de pays différents si les femmes (définies par l’état civil) on une meilleure habilité au care que les hommes (je passe sur toute les interprétations qu’on pourrait faire de cette « prédictions »), et trouver que c’est le cas dans chaque pays, ce qui fait que si on fait une revue de littérature, on aura un pattern avec zéro exception, qui semblera magnifiquement confirmer l’attendu. Sauf que, si on avait mesuré un trait continu (avec par exemple un proxi comme le taux comme les taux d’ocytocine, mais même là, ce ne serait pas totalement satisfaisant car ce n’est qu’un proxi), et qu’à la place d’une revue de littérature on aggrégeait les données pour faire une analyse de variance, peut être qu’on trouverait que l’effet du sexe (ie la part de variance attribuable au sexe) est bien inférieure à ce qu’on aurait cru. En gros, la tête des données dont on dispose pour l’habileté au care, du simple fait de la nature de cette variable, n’a rien à voir avec les données dont on dispose pour par exemple, la taille, ce qui rend difficile de relativiser les résultats au vu de la variance liée à d’autres variables. Et là, du coup, ça relativiserait énormément le résultat. J’ai pu trouver un exemple où justement, l’evopsy est tombé dans ce piège, considérer qu’un pattern supporte fortement son hypothèse adaptative, alors qu’une méta-analyse permet de constater qu’en réalité, la variance inter-société est assez élevée, ce qui conduit à relativiser le résultat (là c’est pour les ‘mate preferences’) : The origins of sex differences in human behavior: Evolved dispositions versus social roles (y avait pas grand chose sur le care, mais j’ai peut être pas cherché avec les bons mots clef, je suis preneuse s’il y a des méta-analyses de ce type sur le sujet).

Article originellement publié le 6 nov. 2017, republié le 10 mars 2018 suite à migration du site.