Méthodes

Méthode #4 : L’humilité épistémique, la clef pour convaincre éthiquement

Dans un vlog lumineux, Un Monde Riant fait le constat que le travail des sceptiques échoue à convaincre, et met en cause notre incapacité à sortir du martelage de « faits scientifiques » pour vraiment comprendre les arguments des personnes avec lesquelles on n’est pas d’accord et pour vraiment répondre à leurs préoccupations. Il termine sa vidéo en disant « je ne sais pas encore comment faire ». Je pense que cet article est à lire si vous partagez son constat et son amertume.
En effet, cette question de convaincre ou non, pour moi elle est liée à nos postures. Or, Il se trouve que mon taf IRL, c’est entre autres d’enseigner comment faire ça, comment communiquer des connaissances scientifiques pour permettre des meilleurs choix de société et des comportements plus sécuritaires (il se trouve que la recherche africaine a une expérience bien plus poussée de la chose, c’est dans ce contexte que j’ai été formée, et ça a vraiment chahuté ma manière d’aborder mon rapport aux sciences), alors je vais tenter de partager un peu mon expérience du sujet.
Bonne lecture

Comment convaincre? Chacun sa méthode? Certains vont en rentre-dedans frontal, d’autres utilisent ce qu’ils appellent « entretient épistémique ». Ces deux méthodes ne me satisfont pas, car elles partent du principe qu’on sait, et que l’autre ignore. Au delà du problème éthique que cela pose, pour convaincre, il va falloir commencer par prendre les arguments du camp d’en face au sérieux. C’est ça qu’on appelle « humilité épistémique ». Il n’y a que cette étape qui permette d’intégrer les arguments dudit « camp » à sa compréhension du sujet, et donc d’y répondre adéquatement.

Comment faire ça, alors? Déjà, quand je dis « intégrer les arguments à ma compréhension du sujet », sachez qu’il ne s’agit pas de faire un « juste milieu » barbare des idées, vraiment pas. Je vais essayer de l’illustrer par un exemple tiré de mon expérience d’enseignement de la transdisciplinarité (je parcours depuis une dizaine d’année des universités et centres de recherche pour organiser et co-dispenser cette formation avec des collègues de disciplines diverses, auprès de chercheurs de disciplines très diverses).

Cas pratique : qu’est ce qui cause le paludisme ?

Bon, ces dernières années, ma thématique de recherche principale, c’est la transmission du paludisme, en lien avec l’évolution des moustiques. Du coup, dans mes cours sur la transdisciplinarité, j’ai tendance à reprendre un exemple qui m’a marqué, quand j’ai commencé à apprendre ce que c’était que la transdisciplinarité, et que j’étais moi-même formée par mes collègues sociologues ivoiriens et camerounais ayant été formés par encore d’autres gens (que serions nous sans les autres, hein).

Prenez 3 secondes, et posez-vous la question : qu’est ce qui cause le palu ?

Ok. La première réponse qui vous vient probablement, c’est « moustique ». D’autres auront pensé « Plasmodium », peut-être. C’est ce qui me vient en premier aussi. J’ai posé la question à un homme médecin blanc français 2020 (c’est la liste des qualificatifs qu’il s’est auto donnés), il a répondu :
– moustique anophèle (piqûre + parasite protozoaire plasmodium)
– zone endémique (voyage à l’étranger)
– moustiquaire (absence)
– répulsifs et insecticides (absence)
– antipaludéen préventif (absence)
– drépanocytose (absence)
– HbS (absence)
– Et bien d’autres…

Donc, quand j’ai été formé à la transdisciplinarité, j’ai appris d’un sociologue que pour de nombreux ivoiriens, une des premières réponses qui est donnée c’est « le soleil ». Intriguée, j’ai posé la question à la nounou de ma fille, sénégalaise, j’ai dis « on m’a dit que beaucoup d’ivoiriens pense que le soleil cause le palu », elle me répond « oui, ici aussi on pense ça ! ». Bon. Comment on va convaincre des personnes d’utiliser des moustiquaires si elles pensent que la cause du palu, c’est le soleil ? Dites-moi : comment ?

Moustiquaire imprégnée distribuée par les programmes de lutte anti-palu et utilisée pour protéger les cultures des insectes ravageurs, parce qu’on a très bien compris que c’était efficace pour les repousser.

En tant que scientifique blanc, on a déjà une explication au palu, ça va bien quoi, pas besoin du soleil. On a envie de clore la question : ces gens ont une croyance, le soleil ne cause pas le palu enfin, ils ont tort. On va leur dire qu’ils ont tort. Le palu, c’est le moustique, point barre. Ça, c’est ce que font beaucoup, beaucoup de gens dans les milieux, disons,rationalistes: on identifie des croyances, on ne cherche pas à comprendre, on « sait », c’est faux. On boucle l’affaire.

Mais ce que m’a appris la transdisciplinarité, c’est de prendre les hypothèses de ce genre au sérieux. Avais-je consulté la littérature, pour savoir s’il y a un effet du soleil sur le palu ? Que nenni. Alors je vais voir la littérature. Et je trouve quoi ? Rien du tout. Aucune étude. Nada. Personne n’a regardé.

Du coup, je commence à utiliser cet exemple dans mon cours, en parlant aussi, au passage, de la nécessité de diversifier les profils des chercheurs, et la nécessité aussi, que les décisions clefs, soient prises par une diversité de chercheurs. Un chercheur blanc qui vit en Europe ne prendra jamais une telle hypothèse au sérieux. Il n’écrira pas un projet pour l’investiguer. Il ne financera pas un projet pour la tester. Mais un-e chercheur-euse qui a grandit là, qui, enfant, a « appris » que le soleil, ça cause le palu… qui, par un « biais de confirmation » (Qui a tellement peu la côte, et pourtant, sérieux, quel chercheur explorerait une hypothèse sans y avoir cru au départ pour des mauvaises raison ? Ca n’existe pas, en fait), aura observé un palu après que untel ait passé la journée au champ. Cette personne, il lui faudra des données, parce qu’elle lui donne une chance, elle, à cette hypothèse. Alors elle va chercher.

Dans chacun de mes cours, j’ai parlé de cet exemple, et j’ai entendu des (pas tous, mais des) chercheurs exprimer (avec gêne, et c’est bien dommage), qu’ils y croient un peu quand même. Et j’ai demandé : comment pourrait-on expliquer cette idée que le soleil, il cause le palu. Et comme je l’ai posée à plein de spécialistes différents, j’ai eu plein de réponses. Les médecins : peut-être que la personne a un palu asymptomatique, et quand elle bosse au champ et s’épuise, son immunité craque, et ça déclenche une crise. Les parasitologues : peut être que le parasite est sensible à la température, et que lorsqu’il fait chaud, l’infection de l’humain/ du moustique, est plus probable. Les écologues : peut-être que lorsqu’il fait chaud, ça correspond à la saison des pluies, et du coup il y a plus de moustiques, et plus de chances d’avoir le palu. Les linguistes : mais enfin, paludisme… dans la langue locale, ça veut dire fièvre en fait. Ah ok, en fait, dans ce « palu » il y a le palu des scientifiques, mais aussi… l’insolation.

C’est ça, prendre une idée au sérieux. C’est chercher toutes les manières dont la conception de la personne en face peut différer de la nôtre… parce que sa réalité immédiate lui donne accès à cette description-là du monde. Et cette description n’est pas fausse. Elle n’est pas encore cohérente avec notre description et interprétation du monde. Mais elle n’est pas fausse.

Imaginons que j’aille voir la personne qui a cette idée que le soleil cause le palu, et pour qui palu, dans sa langue, veut dire fièvre. Je lui dis : « Ok, alors on n’a pas la même définition. Ce que toi tu appelles palu, c’est ci. Ce que moi j’appelle palu, c’est ça ». Notez : on n’impose pas sa définition en mode t’as tort j’ai raison, par contre, hein, on s’en fout du sens des dicos, ce qui compte ce sont les usages, et l’usage de cette personne est valide, il lui permet de se comprendre dans sa communauté. Donc, on pose juste le fait qu’il y a plusieurs définitions, palu1 la sienne, palu2 celle du scientifique, et qu’elles ne se recouvrent pas totalement, ou que palu2 est un des morceaux de palu1, et que, de ce qu’on sait de palu2, il n’y a pas d’effet du soleil dessus. Vous croyez que la personne va dire quoi ? Elle va dire : « Aaah ok. Ben c’est ton palu, c’est toi qui sait. Ca marche, je vais ptet utiliser la moustiquaire alors ». Voilà, j’ai fait sens, ma description du monde est devenue compatible avec la description du monde de la personne en face.

A noter, en sciences, on dit souvent « avant de chercher à expliquer un phénomène, il faut prouver qu’il y en a un ». Là, j’aurais pu faire une étude épidémio, je ne sais pas, suivre une cohorte de gens qui bossent au soleil, et une autre de gens qui ne bossent pas au soleil, et à la fin, je regarde s’il y a un effet ou pas. Mais ce test, il ne permet de tester qu’une seule des explications ci-dessus (celle du médecin). Il loupe toutes les autres explorations. Donc non, il faut d’abord chercher les explications théoriques, et les protocoles qui vont permettre de les tester, ils découlent nécessairement des explications qu’on va lister.

Peut-être que plusieurs des hypothèses précédentes sont simultanément vraies. Mais on va devoir les explorer une par une, parce que si on vient dire à la personne « tu as tort, le soleil ne cause pas le palu » alors que ça contredit directement son expérience et qu’on a exploré aucune hypothèse pour tenter d’intégrer cette expérience à une nouvelle interprétation du monde qui fasse sens… on va juste échouer à la convaincre. Et on va échouer, surtout, à la convaincre d’utiliser la moustiquaire. Parce que sérieux, c’est chiant, les moustiquaires, alors il faut au minimum quelqu’un qui prend au sérieux mes observations directes du monde et me donne une explication qui intègre cette observation que j’ai faite, pour me convaincre de faire avec.

En attendant les données, vu que personne n’a encore cherché… on peut au moins présenter ces différentes hypothèses, et si ça se trouve, ça suffira pour que la personne voit qu’on n’est pas si hors-sol qu’on en a l’air, et donc, un peu dignes de confiance. Peut être que simplement avec ces hypothèses, on pourra commencer à convaincre.

Méthodes

Méthodes #3 Communication éthique et efficace

Qu’est-ce que la communication, et pourquoi est-ce important de s’y former quand on est chercheur ou communiquant scientifique ? Faire de la recherche c’est bien, mais si les résultats que l’on obtient restent dans les tiroirs, on a gaspillé du temps et de l’argent. Inversement, si les connaissances que l’on diffuse sont mal comprises ou utilisées à mauvais escient, on porte une certaine responsabilité. Lors de l’épidémie d’Ebola, un message qui a beaucoup circulé était qu’il n’existait pas de traitement à la maladie. En réalité, il n’existait pas de traitement spécifique, mais de nombreux soins devaient être prodigués qui amélioraient les chances de survie du malade (hydratation, etc.). Cette communication désastreuse a conduit des malades à ne pas consulter (les médecins étaient supposés ne rien pouvoir faire pour eux, de toutes manières !).

On peut avoir différentes motivations à communiquer : augmenter la connaissance, ou viser à ce que ces connaissances changent la manière d’appréhender un problème. Cependant, la communication va prendre différentes formes selon les objectifs que l’on a, et c’est ce qu’on va essayer de voir dans ici : comment optimiser sa communication pour répondre aux objectifs de diffusion de l’information que l’on se donne.

Pour commencer, cela peut paraitre trivial, mais la communication c’est un processus qui implique les différents éléments suivants : émetteur, message, canal de diffusion, récepteur. Nous allons décortiquer comment il est nécessaire de penser chaque élément relativement à son objectif de communication, si l’on souhaite mieux communiquer.

emeteur receveur

1 – L’émetteur

Vous êtes l’émetteur du message. En tant qu’émetteur, pour des raisons éthiques, il faut que vous soyez conscient de vos motivations à diffuser un message : vos motivations sont-elles uniquement de diffuser des faits pour permettre à chacun de se forger un avis éclairé ? Ou bien sont-elles intéressées ?

Il est communément admis qu’il est plus éthique de déclarer un conflit d’intérêt lorsque l’on communique, mais par conflit d’intérêt, on entend généralement des intérêts économiques ou des relations avec des entreprises, des organisations ayant elles-mêmes des intérêts économiques, des partis politiques. Cependant, la première motivation que l’on a à communiquer est toujours intéressée : vous êtes d’abord motivé pour transmettre votre propre vision du monde.

Ainsi, lorsqu’on l’on pense avoir pour seule motivation d’aider autrui à se forger un avis plus éclairé, l’implicite est que l’on pense que l’avis que l’on a soi-même EST le plus éclairé disponible. C’est son propre avis qui sert de référence.

2 – Le message

L’objectif de votre message est d’avoir un impact. De changer quelque chose chez le récepteur. Peut-être est-ce de simplement changer sa compréhension de quelque chose. Peut-être est-ce le convaincre qu’un choix est meilleur qu’un autre, pour influencer ses décisions. Pour une communication efficace, vous devez avoir une idée claire du message que vous cherchez à transmettre. Et pour identifier clairement le message que vous cherchez à transmettre, vous devez réfléchir à l’impact que vous voulez avoir sur le récepteur.

En effet, il faut se représenter votre message un peu comme un « poids », dans une balance. L’impact que vous cherchez à obtenir, c’est faire pencher la balance d’une certaine manière. Parfois, on cherche à convaincre que c’est un choix de compromis qui est le meilleur, et pour cela il faudra insister plus sur des messages qui font pencher la balance dans un sens que dans l’autre. Illustrons cela avec la question suivante : faut-il utiliser des pièges à moustique pour lutter contre le paludisme ?

Imaginons que dans le débat public, l’avis soit plutôt en faveur des pièges, car deux arguments circulent : ils permettent de capturer 10% des moustiques et participent à réduire la transmission.

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Dans le débat public, d’autres arguments seront également ignorés ou délaissés. Vous, vous avez effectué un travail de recherche, et vous avez trouvé un nouvel argument : les pièges peuvent être utilisés dans des lieux où les moustiquaires de lit ne peuvent l’être facilement, pour des raisons d’hygiène, par exemple dans des hôpitaux ou dispensaires. Si vous diffusez votre message sans réfléchir à l’impact que vous souhaitez avoir, alors l’impact découlera du message comme suit : vous allez convaincre les autorités de sponsoriser les pièges et leur développement, cela ira en faveur de leur développement et la promotion de leur utilisation, y compris, possiblement, dans les maisons. L’impact découlera du message, et non l’inverse.

En tant que chercheur ou communicant scientifique, vous avez une responsabilité. Comme dit ci-avant, vous devez d’abord réfléchir à l’impact que vous souhaitez avoir. Normalement, dans le cas présent, l’impact recherché est d’améliorer la santé publique et réduire la transmission le plus efficacement possible (et non promouvoir, par exemple, un outil que vous avez breveté). Or, on a parlé des arguments qui peuvent être négligés dans le débat. Par exemple, prenons les contres arguments suivant : 1- les pièges sont très chers, et l’argent mis dans les pièges est de l’argent en moins dans d’autres outils de luttes peut être plus efficaces, et 2- des travaux sociologiques ont montré que lorsque les gens utilisent des pièges, ils surestiment l’effet protecteur et négligent d’utiliser des moustiquaires. Lorsqu’on prend en compte ces deux arguments, on se rend compte qu’au final, promouvoir les pièges pourrait avoir un effet négatif. Et lorsqu’on ajoute le nouvel argument sur l’hygiène, la balance peut changer d’équilibre, sans nécessairement switcher vers le côté « pour ». Ainsi, bien que votre argument sur l’hygiène soit valide et valable en soi, le diffuser sans réfléchir à l’impact final que vous voulez réellement atteindre pourrait avoir un effet négatif.

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Pour avoir le « bon » impact, il va donc falloir redéfinir les contours du message à diffuser. Il ne s’agira plus de seulement dire que les pièges, c’est « bien » car ça permet de réduire la transmission et qu’en plus ça peut être utilisé dans les endroits où les conditions d’hygiène ne permettent pas d’utiliser les moustiquaires, mais il sera nécessaire de faire la liste de tous les arguments en faveur et en défaveur des pièges, d’insister sur ceux qui sont négligés, et de faire des recommandations conditionnelles ou plus mesurées, du type « les pièges pourraient être utiles dans les endroits où l’utilisation des moustiquaires n’est pas possible, cependant, il est important de rester vigilants à ce que leur promotion en dehors de cette sphère ne conduise pas à des effets délétères tels qu’une baisse de l’utilisation des autres outils de lutte ».

A noter, au passage : on voit ici que ce n’est pas parce qu’une communication est factuelle qu’elle n’est pas orientée. Une communication peut être tout à fait factuelle (les arguments présentés sont valides et justes), et, pourtant, par un « biais de cadrage » (seulement une partie des arguments est présentée), avoir un impact qui sert les intérêts d’une personne ou d’une organisation, plutôt que le bien commun. C’est une technique de manipulation fréquemment utilisée dans les débats publics et politiques, notamment par les lobbys, et il importe d’en avoir conscience pour faire preuve d’un meilleur esprit critique.

3 – Le canal de diffusion

Afin que votre message ait l’impact voulu, il convient de bien choisir son canal de diffusion. Il y a plusieurs aspects à prendre en compte, et qui peuvent nécessiter un compromis : le canal choisi est-il propice pour que mon audience entende le message ? Le canal choisi transmet-il mon message efficacement ?

Imaginons que je suis sur une place publique où il y a des passants, et je ne dispose que de quelques secondes d’attention de la part de mes récepteurs. Si je choisi de transmettre mon message en utilisant une illustration légendée sur un panneau, comme l’image ci-après.

Réutilisation de la MILDA-1
La moustiquaire imprégnée, normalement distribuée pour protéger les dormeurs dans les lits, est utilisée pour protéger les cultures des ravageurs.

Une telle image aura plus d’impact qu’une simple phrase audio « les moustiquaires imprégnée sont utilisées pour les cultures » dans un mégaphone. En effet, l’image permet de visualiser le message, ce que ne permet pas un message vocal.

Cependant. Si je cherche à communiquer des bonnes pratiques d’usage des moustiquaires, peut être que se positionner sur une place passante où je ne dispose que de quelques secondes n’est pas le plus efficace pour « atteindre » mon auditoire, et qu’il faille que je passe un message audio plus long par la radio. Je vais devoir faire un compromis et pour augmenter mes chances d’atteindre mes récepteurs, je vais choisir un canal qui est peut-être moins efficace d’un point de vue pédagogique et va m’obliger à un effort didactique plus important pour bien faire passer le message.

Par ailleurs, selon le canal utilisé, on peut ou non avoir un retour dans la communication, et lorsqu’on l’a ce retour permet d’ajuster le message que l’on dispense. De mieux le faire comprendre. La communication peut être uni ou bidirectionnelle.

Communication uni directionnelle Communication bi directionnelle
Radio, télévision Conférence avec séance de questions
Tract Discussion en tête à tête ou en petit groupe
Journaux, revues Etc.
Discours

Lorsqu’on choisit un canal de communication uni directionnel, il est d’autant plus important de bien préparer sa communication en amont, car il sera bien plus compliqué d’ajuster les incompréhensions par la suite.

Pour choisir correctement le canal, il faudra en fait identifier clairement le récepteur que l’on vise, comme nous allons le voir dans la section suivante.

4 – Le récepteur

Il est nécessaire d’identifier correctement le récepteur, et pas seulement pour le nommer, mais également pour comprendre :

  • La manière la plus efficace de l’atteindre.
  • Les éléments dont il dispose déjà à propos de mon argument ;
  • Les éléments dont il dispose déjà à propos du contexte général / du sujet.

4.1 – Identifier le meilleur moyen d’atteindre le récepteur

Reprenons la photo de la moustiquaire utilisée pour les cultures. Si je montre cette photo sur une place publique d’une capitale, je n’atteindrais que les personnes qui fréquentent cette place publique, et pas forcément les personnes exposées au paludisme. Il est nécessaire de choisir un canal de diffusion qui soit susceptible d’atteindre les récepteurs visés. Pour savoir quel canal est le plus propice, il faudra parfois s’adresser à des sociologues qui connaissent les habitudes des populations, et également prendre en compte les aspects de genre. Si je diffuse un message d’hygiène alimentaire à la radio, sera-t-il entendu des personnes qui font la cuisine ? Non, si par exemple les personnes qui font la cuisine sont majoritairement des femmes et que la radio est principalement écoutée par des hommes sur leurs temps de pause.

4.2 – Identifier les éléments dont le récepteur a besoin pour comprendre mon argument

En ce qui concerne le deuxième aspect, il s’agit de fournir un message pédagogique concernant l’argument lui-même. Il est probable que si ne fait que montrer la photo de la moustiquaire dans les cultures à une personne qui ne travaille pas dans la lutte contre le paludisme, elle ne saisisse rien du message que je cherche à faire passer (à savoir : les moustiquaires ne sont pas utilisées pour ce qui était prévu). Pire, un public non avertit pourra comprendre un message totalement de travers, comme on l’a vu avec l’exemple concernant Ebola (pour lequel « il n’y avait pas de traitement »).

Revenons à nouveau à la photo de moustiquaire. Cette photo « parlera » à mes pairs, à un public un minimum instruit sur les plans de lutte contre le paludisme. Ils mobilisent leurs connaissances préalables en épidémiologie et en paludologie, pour décrytper le message porté par la photo. Un public non avertit ne saisira pas forcément le message, ou pas sans explications supplémentaires. Inversement, si je communique pour mes pairs en reprenant toutes les bases de la santé publique et de la lutte contre le paludisme, ils vont trouver mon message inutilement chargé et ennuyeux, et j’échouerai tout autant à le faire passer. Il faut trouver le bon équilibre : qu’est-ce que mon audience sait déjà ? De quoi mon audience a-t-elle besoin pour comprendre mon argument ? Il faut juste remplir les trous, ne pas dire ce qui est déjà évident pour mon récepteur, ou passer par des détours inutiles à la compréhension, ou le récepteur sera ennuyé et perdu.

4.3 – Identifier les éléments dont le récepteur à besoin pour comprendre le contexte

Pour rappel, l’objectif qu’on se donne lorsque l’on communique n’est pas seulement de faire passer un message, mais aussi d’optimiser l’impact de ce message. Pour simplifier, nous avons utilisé la balance et traité de l’impact et du message, en amont, comme si tout le monde avait une connaissance préalable identique, et comme si certains arguments étaient connus de tous et d’autres étaient ignorés de tous. Ce n’est pas la réalité. En réalité, chaque individu à dans sa tête sa propre « balance ». Et si vous voulez avoir l’impact escompté, vous devez élaborer votre message non pas en fonction de votre propre balance à vous (ce qui vous convaincrait, vous, de prendre les bonnes décisions), mais en fonction de la balance de votre récepteur. Ainsi, quand on dit qu’il faut identifier le récepteur, encore une fois, il ne s’agit pas de juste pouvoir le nommer. Il faut le connaitre. Il faut s’informer sur ses a priori, sur la manière dont il se représente les pours et les contres dans son esprit. Là encore, il faudra parfois faire appel aux sociologues.

Mais ce n’est pas tout. Les arguments ne sont pas seulement connus ou inconnus de manière différente pour les uns et les autres. Des arguments identiques ont aussi des poids différents. Reprenons l’exemple des pièges à moustiques. Imaginons un piège dont le cout est de 60 USD. Vous cherchez à défendre que les pièges sont « biens » même dans un foyer. Mais ce coût, peut être que ce n’est pas grand-chose pour une famille moyenne voir rien du tout dans une famille aisée. Mais pour une famille pauvre, c’est totalement prohibitif. Le coût est un argument qui pèse beaucoup plus lourd pour une famille pauvre.

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Ainsi, vous pouvez avoir listé l’ensemble des arguments qui vous convainquent vous, et que le récepteur considère chaque argument pris séparément comme valable, et pour autant, échouer à convaincre ce récepteur. C’est parce que certains des coûts et bénéfices que la personne attribue aux arguments diffèrent, d’une personne à l’autre. Et ce n’est pas parce que la personne à laquelle vous vous adressez serait irrationnelle (chose qu’on entend fréquemment de la part de ceux qui s’identifient comme sachants) : les personnes pauvres dans l’exemple ci-dessus auraient raison d’écarter le piège comme solution si le prix est prohibitif (ce n’est pas une solution pour eux s’ils n’en ont pas les moyens). D’autres parts, les peurs, les aspects émotionnels pourraient créer des blocages psychologiques, des résistances, et ce sont des paramètres à prendre en compte dans la balance, puisqu’ils impactent réellement l’efficacité d’une solution, ou les coûts et les bénéfices d’un choix (un coût psychologique reste un coût) : une bonne solution est une solution qui remporte l’adhésion, puisque c’est un prérequis pour qu’elle soit effectivement appliquée.

En outre, et sans doute paradoxalement, même si ces peurs, ces aspects émotionnels, s’expriment d’une manière qui est – ou semble – irrationnelle, ce n’est toujours pas une raison suffisante pour les écarter comme non-pertinentes ; ils sont souvent sous-tendues par des arguments bien meilleurs que votre public ressent mais n’a pas verbalisé et a du mal à se représenter lui-même. La balance que nous avons représentée est une simplification, et en réalité la liste et le poids des arguments pour chacun d’entre nous sont très loin d’être faciles à dessiner.

Peut-être par exemple que le récepteur ressent un malaise face à un outil technologique qu’il ne maitrise pas, ce qui est en soi un contre-argument valide (l’introduction de cet outil va générer une dépendance, une perte d’autonomie, une perte de contrôle sur son environnement immédiat), et qu’il va exprimer cette réticence non pas en mettant en avant ce contre-argument mais en surestimant le poids d’autres arguments – y compris, parfois, d’arguments invalides ou peu valides – qui font pencher la balance du côté qui serait celui de l’argument non-verbalisé.

Typiquement, pour le compteur Lynky, l’argument « contre » qu’on entend le plus, c’est qu’ils émettraient des ondes, auxquels les réticents ne veulent pas s’exposer. Le compteur fait peur. Mais cette peur est en réalité également nourrie par le fait que le compteur fournira de nombreuses informations sur la consommation des foyers, en mode big brother. L’angoisse générée est tout à fait susceptible de suffire à expliquer les évanouissements, maux de tête, nausées (qui sont d’ailleurs les symptômes typiques d’une crise d’angoisse !) attribués aux ondes.

Et nous pourrions boucler la boucle en revenant à l’émetteur. En tant qu’émetteur, vous ignorez possiblement également une partie des arguments qui vous convainquent ou vous rendent réticent vous-même, et la manière dont certains aspects que vous n’avez pas identifié explicitement pèsent sur votre conviction qu’un choix est meilleur, inconsciemment. Peut-être qu’une partie de ces arguments sont ancrés dans vos intérêts, ou dans votre propre appréciation subjective de ce qui importe. D’où la nécessité de l’affichage de ses conflits d’intérêt et d’une introspection minimale pour une communication plus éthique… et plus efficace.

5- Conclusion

Au final, la communication à une dimension éthique très importante. Avant de communiquer, vous devez prendre en compte que vous dispensez votre message dans un contexte. Vous devez réfléchir dans quelle mesure l’élément, l’argument que vous apportez, change la donne dans le contexte plus général. Est-ce que cet argument fait basculer la balance vers un choix différent ? Vous ne faites pas que dispenser un message. Ce message va changer la balance de votre récepteur, et avoir un impact. Par soucis de transparence, il est nécessaire de donner à l’audience le contexte et les autres éléments essentiels, notamment ceux qui sont généralement sous-considérés, afin qu’ils puissent eux-mêmes soupeser les arguments en prenant en compte tous les aspects, et non pas uniquement les nouveaux arguments que vous apportez (attention aux conflits d’intérêt : ne présenter qu’une partie des données d’un problème pour convaincre de quelque chose qui va dans un sens qui nous arrange, c’est de la manipulation). Ainsi, suivez bien les différentes étapes d’une communication éthique et efficace :

  • Identifiez et analysez votre audience ;
  • Définissez vos objectifs de communication (impact souhaité) ;
  • Décidez du message à transmettre à votre audience ;
  • Sélectionnez les canaux de diffusion à utiliser ;
  • Elaborez vos supports de communication ;
  • Eprouvez vos supports et votre communication auprès d’un public test, ajustez ;
  • Dispensez votre message.

 

Remerciements : cet article est au départ pas mal inspiré des cours de communication scientifique que je dispense avec mes collègues dans le projet qui m’emploie (en santé publique). Merci à Gaël et Arnauld pour leurs précieuses contributions (voir co-autorat…).

Méthodes

Méthodes #2 Lecture critique d’un article scientifique

Ce post un peu technique est la retranscription d’une partie d’un cours que je dispense. J’ai pensé utile de le mettre là, ça peut toujours servir.

L’objectif de ce cours est de gérer sa bibliographie. C’est à dire d’apprendre à:
-Rechercher les articles pertinents ;
-Créer sa base de données d’articles ;
-Se procurer les documents ;
-Organiser/archiver ses documents ;
-Lire les documents scientifiques ;
-Insérer les références dans un document scientifique.

Je vous présente juste la partie « Lire les documents scientifiques ».

Let’s start.

1- Prélecture

Au moment où l’on fait sa recherche bibliographique (quand on cherche des articles à partir de mots clefs dans Google Scholar ou un autre moteur de recherche), il est utile de faire une prélecture. Bien sûr, vous lisez les titres. Si un titre indique que l’article est connexe à votre thématique de travail, on lira en général l’abstract. On importera alors dans sa base de données biblio toutes les notices d’articles qu’on pense pertinent pour sa thématique de recherche.

A ce stade, deux possibilités:

– L’article semble très pertinent. On le met de coté pour une lecture critique (moi, en général, je l’imprime pour ne pas oublier)

– L’article semble plus ou moins pertinent. On peut en faire une lecture en diagonale, sur l’écran, pour mieux se rendre compte. Après la lecture en diagonale, soit on pense qu’il va falloir approfondir, on peut mettre de côté pour une lecture critique, soit on pense que l’article n’est que moyennement pertinent… on peut laisser (on l’a dans la base de données de toutes manières si on veut y revenir plus tard).

 

Notez que tout article cité dans un document scientifique doit avoir été lu. Quand on dit lu, ça veut dire qu’il faut que vous ayez vérifié que l’article dit bien ce que vous avancez (se reposer sur la citation d’autrui présente le risque que le propos soit déformé d’une citation à une autre). Mais ça veut également dire que vous devez vous assurer que la citation supporte le « fait» que vous avancez. Si vous dites « le remède X soigne le cancer (citation de X)» alors que les méthodes de l’article que vous citez vous paraissent ubuesques, le fait n’est pas démontré… et n’est donc plus un fait. Le chercheur à un rôle à jouer dans la « sélection naturelle» des articles qui permettent d’établir des faits et de faire avancer sa thématique.  D’où l’importance de la lecture critique.

 

2- Lecture critique

Une lecture critique demande un peu de temps, et de la concentration. Ça vaut le coup de se mettre à l’aise, de diminuer les interruptions (imprimer, ça aide, ça limite les notifications informatiques diverses…), et de prendre un stylo et un surligneur.

Pour faire une bonne lecture critique et active (et non pas une lecture passive au bout de laquelle on se demande trop souvent «mais, ça dit quoi en fait ??? »), il faut deux choses: (i) bien comprendre comment est structuré un article scientifique, et (ii) se poser des questions au fur et à mesure de la lecture.

En ce qui concerne la structure, le format qu’on rencontre le plus généralement, c’est le format IMRED. IMRED pour Introduction, Matériels et méthodes, REsultats, Discussion. Mais ensuite, à l’intérieur de chaque section, il y a également une structure assez constante d’un article à un autre. Nous allons faire un exemple pratique de lecture critique sur cet article, qui présente l’avantage d’être en français :

  IlluArticle

Vous pouvez le télécharger à ce lien.

a)      Introduction

Une introduction est sectionable en trois parties. Le début d’une introduction donne le contexte, ce qui a déjà été publié sur le sujet abordé par l’étude (revue de littérature). Le format de ce début d’introduction est  en «  entonnoir», c’est-à-dire qu’on va du plus général au plus spécifique.

Le contexte prend un général pas mal de place et de paragraphes. Au fur et à mesure que sont présentés les travaux antérieurs, le lecteur est amené progressivement à ce que ces travaux antérieurs n’ont pas abordé, pas étudié. C’est la seconde partie, le « gap». Gap signifiant « fossé».

Une fois le gap identifié, le lecteur est amené à ce que l’étude va aborder (logiquement, quelque chose qui n’a pas encore été étudié). Cette 3e et dernière partie, c’est la problématique.

 

On identifie clairement ces 3 parties dans l’article qui nous intéresse :

 Intro

En ce qui concerne la 1ere partie (contexte), on voit très bien, également, que la 1ere phrase est très générale (« en général, on regarde des paramètres sanguin pour apprécier l’état de santé d’un animal »), quand la suite est plus spécifique (« chez le chien, les marqueurs les plus spécifiques sont ceci cela».

La seconde partie identifie le gap, en citant la littérature et en expliquant ses lacunes. En l’occurrence, il manque de données de référence pour évaluer l’état de santé des chiens « tout venant» agés.

Naturellement, la problématique de l’étude est donc de produire de telles données.

 

A ce stade, et avant d’aborder la section suivante, il convient de se poser quelques questions :

–          Ai-je bien compris la problématique de l’étude ? (vous devez pouvoir la formuler mentalement en une phrase)

–         Si je devais faire cette étude moi-même, quelles méthodes est-ce que j’utiliserais ? Il est important de se poser cette question pour aborder la question suivante d’un œil critique.

Par exemple, j’imagine que je choisirais des chiens a priori en bonne santé (puisqu’on veut étudier des valeurs de référence, donc des valeurs applicables aux chiens en bonne santé), dont certains seront âgés, et d’autres plus jeunes, afin de les comparer et de voir si les chiens âgés ont des valeurs équivalentes aux chiens jeunes. On peut aussi réfléchir aux méthodes de prélèvement, aux méthodes statistiques qu’on utiliserait pour traiter les données, etc.

 

b)     Matériels et Méthodes

Nous pouvons donc aborder la lecture des M&M avec en tête la réponse aux questions précédentes. La section M&M contiendra différentes sections, qui pourront varier d’un type d’étude à un autre. Pour une étude transversale comme celle de l’article, il est classique de trouver une section qui décrit la méthode d’échantillonnage (section Animaux dans l’article), une section qui décrit les techniques de prélèvement des échantillons (section Prélèvements), une section qui décrit les méthodes de traitement des échantillons au laboratoire (section Analyse), et une méthode qui décrit les outils statistiques utilisés pour analyser les données (section Comparaison des résultats).

Au fur et à mesure de la lecture, l’objectif est de comparer les méthodes présentées avec celles que vous auriez mis en œuvre, vous, c’est-à-dire d’avoir une lecture critique. C’est également d’identifier la portée et les limites de l’étude (la portée d’une étude, c’est le contraire de ses limites, et c’est jusqu’à quel point on pourra généraliser ses résultats… exemple, si ses résultats sont « positifs  », l’étude de Briend-Marchal et al permettra-t’elle de penser que les chiens de grande race et âgés ont des paramètres différents des chiens de grande race mais jeunes?)

Vous pouvez lire la première section (Animaux).

SectionMM1

Effectivement, les chiens ont été sélectionnés de manière à être a priori en bonne santé. Bien sur, il y a des critères plus ou moins sensibles et plus ou moins spécifiques. Il est possible que des chiens porteurs de maladies qui n’affectent pas ces critères soient sélectionnés. Ce sera sans doute une limite de l’étude, mais on peut difficilement faire autrement. On a sélectionné des chiens de race petite ou moyenne (mais pas de race grande, car ils vivent moins longtemps et ont donc des classes d’âges différentes, c’était expliqué en introduction). Ainsi l’étude à une portée directe pour les chiens de race petite et moyenne,  mais sa portée n’est qu’indirect pour les chiens de race grande (i.e. on pourra tirer des indices pour les chiens de race grande si on fait l’hypothèse qu’ils vieillissent de la même manière). L’effectif total des chiens est de quelques dizaines. Sachant que les chiens sont de tous sexes et toutes races, il risque d’y avoir beaucoup de variabilité, et cet effectif risque donc d’être un peu faible pour avoir assez de puissance statistique (c-à-d pour détecter des différences significatives entre les paramètres s’il y en a). On verra ce que ça donne.

Vous pouvez lire la seconde section (Prélèvements).

SectionMM2

On a prélevé du sang chez tous les animaux. On fera l’hématogramme et la VS sur tous les échantillons, mais la fibrinogénémie seulement chez les 27 adultes et 26 chiens agés (plutôt que les 63). C’est aussi uniquement pour ce sous-groupe d’animaux que seront réalisés les dosages de protéines et l’éléctrophorèse. On ne comprend pas trop pourquoi ces mesures ne sont pas faites sur l’ensemble des animaux, mais soit. On garde cette information dans un coin.

Vous pouvez lire la 3e section (Analyses). Elle est longue et je ne suis pas biologiste moléculaire, donc je laisse les personnes qui ont les compétences nécessaires apprécier la pertinence des choix méthodologiques (a priori, il y a peu de chances que ces choix soient critiques, car ils correspondent à des analyses cliniques de routine).

Enfin, vous pouvez lire la 4e section (Comparaison des valeurs).

SectionMM3

On voit que finalement, bien qu’on ait parlé de prélevements de sang et d’analyses de laboratoire pour l’hémogramme, la VS, et la fibrinogénémie, on n’utilisera pas ces données, mais on comparera les valeurs des chiens âgés directement aux valeurs de références utilisées en clinique. On comprend que l’objectif initial était de comparer aux chiens adultes échantillonnés, mais qu’il y a dû avoir un problème avec les échantillons… ou les résultats, qui les a fait changer de méthode en cours de route. Ça pose un double problème. Premièrement, s’ils ont changé la méthodologie pour obtenir des résultats plutôt que d’autres, c’est du p-hacking (ça manque de rigueur scientifique). S’il y a eu un problème avec les échantillons, il convient de le signaler, pour écarter tout doute, et cette précision manque. Donc le doute subsiste. Deuxièmement, on ne sait pas comment ont été échantillonnés les chiens qui ont servi à établir les valeurs de référence. Avait-on utilisé les mêmes critères de bonne santé ? Dans le cas contraire, comment pourrait-on savoir, si on observe une différence entre chiens adultes, et chiens âgés, si cette différence est due à l’âge, ou si elle est due à des critères d’échantillonnage différents ? On ne pourra pas. Peut-être que la méthode de sélection des chiens était la même, mais ce n’est pas précisé. Donc là encore, le doute subsiste.

Nous pouvons à présent nous attaquer à la lecture des résultats.

c)     Résultats

Les résultats sont présentés de manière brute, et ne sont pas interprétés dans cette section. L’interprétation des auteurs sera faite dans la section discussion. Cependant, vous, au fur et à mesure de la lecture, vous pouvez déjà identifier de quelle manière les résultats répondent à la question posée, et penser aux interprétations possibles de ces résultats (au regard de la problématique de l’étude).

Ainsi: ces résultats indiquent-ils que les paramètres des chiens âgés sont différents de ceux des chiens adultes?

La première partie des résultats nous présente les résultats d’hémogrammes, en lien avec le tableau 1. Nous pouvons commencer par jeter un œil au tableau, sur la page suivante :
SectionR2

Le tableau représente le nombre de chien en dessous, dans, et au dessus des valeurs de référence pour chaque paramètre de l’hémogramme. On remarque que pour la plupart des paramètres, il n’y a pas beaucoup (0, un, ou deux ) de chiens au dessus et au dessous : les chiens ont l’air de rentrer dans les valeurs de référence. Par contre on remarque le 6 au dessous pour les neutrophiles (mais il y a aussi 2 au dessus… peut être qu’il y a une différence de variance ?), le 5 au dessus pour les eosinophiles, le 21 au dessous, un résultat assez net pour les lymphocytes, le 6 au dessus pour les monocytes, et le 11 au dessus pour les plaquettes. Les résultats ont l’air marqués surtout pour les lymphocytes et les plaquettes, et il y a peut-être quelque chose mais sans certitude pour les neutrophiles, les eosinophiles et les monocytes. Voyons maintenant ce qu’en disent les auteurs :
SectionR1

Ok, pour l’hémogramme, ils remarquent à peu près la même chose que nous. Ils retranscrivent les pourcentages, ce qui permet de se rendre un peu mieux compte.

Puis ils décrivent les résultats pour la VS. Elle est normale (donc dans l’intervalle de référence) pour 67% des chiens âgés. En dehors de l’intervalle pour les 100-67=33% restants.

Enfin ils décrivent les résultats pour la fibrinogénémie, normale pour 23 cas sur 26 (donc anormale pour 3/26*100=11% des cas.

Que déduire de ces résultats ? Qu’avec les critères de bonne santé utilisés, certains chiens âgés sortent des valeurs standards. Faut-il en déduire que des valeurs de référence doivent être redéfinies spécifiquement pour les chiens âgés (puisque c’était la problématique de l’article) ? Ce n’est pas clair, peut être que parmi les chiens adultes échantillonnés, on aurait également eu des animaux sortant des valeurs de référence. Soit parce que les valeurs de référence sont stringentes (=plus étroites que la variabilité naturelle des chiens pour ces paramètres), soit parce que des chiens sont porteurs de maux non détectés par les critères de sélection utilisés. Les valeurs de référence servent justement à détecter ces maux, donc on ne voudra pas les changer.

On aurait pu interpréter la problématique différemment, à savoir : « quelle proportion de chiens âgés sortent des valeurs de référence sans pour autant que ce soit très inquiétant » (en supposant qu’on ait déjà cette information pour les chiens adultes). Mais dans ce cas, pour répondre à la question posée, il aurait été utile de pousser l’étude plus loin, en faisant la recherche, pour chaque chien sortant des valeurs de référence, d’éventuels parasites ou d’autres pathologies. En effet, l’objectif d’une telle question serait de savoir dans quelle mesure, quand on chien sort des valeurs de référence, il est utile de pousser la recherche de pathologies.

Nous pouvons passer à la seconde partie des résultats, qui concerne la protidémie et l’électrophorèse et s’appuie sur le tableau II :
SectionR4
On peut comparer les chiens adultes et les chiens âgés pour chaque colonne qui correspond à un paramètre. On remarque qu’il y a une différence moyenne dans le dosage des protéines (1ere colonne) entre les adultes et les jeunes, mais lorsqu’on regarde l’étendue (les valeurs sous les moyennes), on se rend compte que le minimum est 52 pour les jeunes, et 54 pour les âgés, et le maximum est 78 pour les jeunes et 80 pour les âgés. Ces étendues sont a peu près similaires, on s’attend donc à ce que la différence de moyenne observée ne soit pas tellement significative. Ainsi de suite pour toutes les colonnes du tableau. Il n’y a que pour l’alpha 2 globuline que l’écart entre les moyennes semble un peu plus important. Et effectivement, il y a une étoile, ce qui indique que cette différence est statistiquement significative. Voyons ce qu’en disent les auteurs.
SectionR3

Dans le deuxième paragraphe, on note que leurs observations sont similaires aux notres. Cela signifie-t-il qu’il n’y a pas tellement de différences pour ces paramètres ? Souvenons-nous qu’il y avait peu de chiens au total, et que pour ces paramètres, seuls 26 et 27 chiens de chaque groupe ont été utilisés. Nous avions indiqué que le faible nombre de chien diminuait le pouvoir statistique, c’est-à-dire qu’il serait difficile de détecter des différences, même s’il y en avait. Par ailleurs, il est indiqué dans les méthodes que pour certaines des comparaisons, c’est un test de Mann-Withney qui a été utilisé. Or ce test est non paramétrique, ce qui ajoute encore à la perte de pouvoir statistique. Il est donc difficile de conclure de ces résultats que si on ne détecte pas de différence entre chiens adultes et chiens âgés, c’est parce qu’il n’y en a pas.

d)     Discussion

Nous arrivons à la discussion. Le fait d’avoir discuté nous même les résultats nous permettra d’être plus critiques vis-à-vis de la discussion des auteurs. Comme pour l’introduction, les discussions ont une structure récurrente. En général, on trouve dans la discussion:

–         Un rappel rapide des principaux résultats ;

–         Une interprétation de ces résultats au regard de la limite et de la portée de l’étude ;

–         Une comparaison des résultats obtenus avec ceux d’autres études, et une recherche d’explications en cas d’éventuelles différences. On évalue si le résultat est inattendu ou s’il conforte la littérature existante ;

–         Une conclusion qui donne une réponse à la problématique annoncée. A ce niveau, vous pouvez vous demander si vous êtes d’accord avec la conclusion des auteurs, et si la réponse apportée à la question vous semble satisfaisante ;

–         Des perspectives, c’est-à-dire des pistes de recherches futures.

Dans le cas présent, le premier paragraphe formule implicitement les limites que nous avons formulées pour l’interprétation des résultats négatifs (protidémie et électrophorèse), à savoir le manque de pouvoir statistique.

Les paragraphes suivants comparent les résultats obtenus avec ceux obtenus par d’autres auteurs,  paramètre par paramètre. Il existe différentes études contradictoires pour les paramètres de l’hémogramme et la présente étude concorde, du coup, toujours avec l’une ou l’autre des études. Pour la VS, les résultats concordent avec ceux des études précédentes (accélération cad « en dehors de valeurs de référence» pour les chiens âgés). Pour la fibrinogénémie, les résultats concordent apparemment avec une autre étude (valeur moyenne supérieure pour les chiens agés comparés aux adultes – mais ce résultat n’apparaissait pas dans la section résultats de la présente étude, ce qui est une erreur de présentation). Pour la protéidémie, les résultats ne concordent pas avec les autres études qui trouvent une augmentation quand la présente étude ne trouve pas de différence significative (sauf pour l’alpha 2 globuline). Mais on peut attribuer cela assez facilement au manque de pouvoir statistique.

Pour résumer les résultats sont inconclusifs pour la plupart des paramètres. A la limite on peut conclure sur la VS et la fibrinogénémie puisque les résultats concordent avec ceux des études précédentes, mais comme nous le disions, du fait de la comparaison avec les valeurs de référence plutôt qu’avec le groupe des chiens adultes, les résultats de comparaison de ces paramètres sont sujets à caution. Au mieux, c’est un indice. Pour la protéidémie et l’éléctrophorèse il y a discordance mais on peut penser que ce sont les résultats des autres études qui ont raison du fait du manque de pouvoir statistique de la présente étude.

Dans l’avant dernier paragraphe, les auteurs résument ce qu’on pour s’attendre à observer chez les chiens agés, sur la base des études précédentes.

Et enfin, dans le dernier paragraphe, on trouve la conclusion. Les trois premières phrases concluent en lisant les différences « importantes» selon eux démontrées par la présente étude. Sommes-nous d’accord avec cette conclusion ? Notre interprétation des résultats diverge, et nous serions moins catégoriques. La dernière phrase présente enfin les perspectives.

 

Voilà, nous avons terminé la lecture critique de cet article. Bien évidemment, cette critique peut paraître acerbe. Chacun, avec sa spécialité et ses compétences, aura sa propre appréciation des limites et de la portée de cette étude. J’insiste particulièrement sur les aspects statistiques. Un vétérinaire aura peut-être une connaissance des valeurs de paramètres habituelles qui l’amèneront à être moins sévère (peut être que du point de vue d’un vétérinaire, il est très rare que des chiens adultes en bonne santé soient en dehors des valeurs de références, et le fait de comparer aux valeurs de référence plutôt qu’aux chiens adultes échantillonné leur posera alors peut-être moins problème). En tous cas, toute personne qui travaille sur un sujet connexe pourra faire référence aux conclusions de cette étude en tenant compte des limites qu’il a identifiées grâce à une lecture approfondie. Autrement dit, parce que cette étude est scientifique et qu’elle présente ses méthodes, les faits établis par l’étude sont accompagnés d’une mesure du degré de confiance qu’on peut leur accorder. Et c’est ça qui est important.

Méthodes

Méthodes #1 « Ce n’est qu’une théorie » : les différents niveaux de preuve

Edit 30/06/2019 : cet article était originellement centré sur les différents niveaux de preuve à considérer dans l’analyse des processus (liens de cause à effet) biologiques. Des retouches assez importantes ont été faites ce jour dans le corps de texte pour élargir un peu les perspectives, mais pour les études descriptives (en biologie ou ailleurs) et les autres disciplines utilisant l’induction ou l’abduction, il conviendra de vous pencher sur les épistémologies qui sont spécifiques à ces approches..

On entend souvent dire des détracteurs de la théorie de l’évolution que « ce n’est qu’une théorie ». Cela sous-entend que la théorie de l’évolution ne serait qu’une proposition disponible pour expliquer la vie, pas plus valable qu’une autre.

Dans le langage commun, « théorie » désigne en effet une explication possible parmi d’autres. Mais dans le langage scientifique, c’est le mot « hypothèse » qui désigne une explication possible parmi d’autres. Le mot théorie, lui désigne une explication déjà étayée par des faits. Une explication qui soit commence à être un peu solide, soit est carrément très solide.

Qu’est-ce qu’un fait? C’est une observation démontrée, une observation pour laquelle le niveau de preuves n’est pas sujet à caution. Si je dis « en général, les fraises sont rouges », c’est un fait. Il faut savoir qu’il existe différent niveaux de preuves. On m’a dit qu’il existe des fraises bleues. Mais une expérience individuelle, rapportée par des « on-dit », ne constitue pas une preuve, car il n’est pas possible de vérifier la fiabilité de la source de notre information (qui a dit? cette personne est-elle fiable? est-elle daltonienne? Est-ce que l’information n’a pas été déformée par les intermédiaires?). Ma sœur m’a dit qu’elle a déjà vu des fraises bleues. Un peu mieux, mais cet argument n’est pas recevable auprès d’une tierce personne, qui ne connait pas ma sœur. Tel expert à dit (dans un livre/une vidéo/un blog) qu’il existe des fraises bleues. Où ? Quand ? Quelle variété ? Là encore, des questions se posent, auxquelles il est difficile de répondre. Au mieux, on peut penser qu’il existe des indices qu’il existe des fraises bleues. Pas de preuves. C’est pourquoi l’ensemble de ces sources ne sont pas acceptables dans un argumentaire scientifique. Dans un argumentaire scientifique, on ne retiendra que les sources qui sont accessibles ou qui fournissent la méthode qui a permis d’obtenir l’information. En effet, c’est grâce à l’étude attentive de ces méthodes qu’on pourra étudier la portée et les limites de cette information. Nous saurons qui a fourni l’observation, dans quel contexte elle a été faite, et ce que la méthodologie permet d’en conclure. Il sera possible de procéder à une analyse critique de l’information.

Une étude peut donc constituer une preuve si sa méthodologie, une fois décortiquée, parait robuste. Mais ensuite, même parmi les différentes études, toutes ne confèrent pas le même niveau de preuve. Ainsi, une étude de cas (une fraise bleue à été observée, cela est rapporté dans une étude publiée, qui indique le contexte de l’observation, l’auteur, etc.) ne permet de conclure que de manière limitée (il existe au moins une fraise bleue). D’autres études sont nécessaires pour permettre d’établir des faits généralisables. Cependant, des disciplines entières n’ont accès qu’à ce niveau de preuve (les études anthropologiques sont des études de cas, par exemple). Ce n’est pas un problème dans la mesure où elles sont très vigilantes dans la manière dont leurs observations peuvent être extrapolées (les conclusions sont reconnues comme contextuelles). A noter, l’étude d’un seul cas peut servir de contre exemple à une loi et donc suffire à la questionner. Par exemple la description d’un lion albinos peut suffire à invalider la loi d’après laquelle tous les lions sont oranges.

A ce stade, il est à noter que les témoignages et les études de cas n’ont pas la même valeur de preuve selon que l’étude est descriptive, ou analytique. Pour une approche descriptive (qui consiste à décrire des observations), le recoupement de témoignages indépendants peut avoir une valeur de preuve forte (par exemple, le recoupement des témoignages d’anciens déportés peut permettre de décrire les conditions de vie dans les camps pendant la Shoah). Ci après, nous nous concentrerons plus spécifiquement sur la valeur des différentes preuves pour des analyses de types analytiques (celles qui consistent à déterminer les liens de cause à effet).

Les différentes sources d’information et leur fiabilité pour l’inférence d’un lien de cause à effet sont inventoriés dans la figure suivante, et un nouvel exemple est donné pour les illustrer : l’efficacité d’un remède X pour guérir une maladie donnée.

NiveauxDePreuve 2

Dans la partie du bas, nous avons classé ce que nous qualifions d’indices : en l’absence d’autres informations disponibles, les témoignages individuels rapportés (la sagesse populaire, qui s’enracine en général dans une connaissance empirique du monde) peuvent par exemple servir à formuler des hypothèses qui devront être creusées. Nous avons placé la parole d’expert un peu au dessus des témoignages rapportés via le bouche à oreille, en faisant l’hypothèse que l’expert, comme la plupart des individus, pourra parfois se laisser aller à présenter comme des évidences des assertions qui n’ont pas été parfaitement vérifiées, par abus de confiance (l’expert, comme tout le monde, peut se laisser aller au témoignage rapporté, en quelques sortes), mais qu’en moyenne, l’expert qui publie un livre aura plus souvent fait l’effort de vérifier les sources de ses affirmations.

Dans la partie supérieure, nous avons reporté ce que nous qualifions de preuves, c’est à dire d’éléments qui sont rapportés par des sources directes et qui, lorsqu’ils concordent avec ce qui est connu par ailleurs, renforcent la confiance que l’on peut avoir dans une hypothèse. Dans les sciences biologiques (plus précisément, épidémiologiques), au dessus de l’étude de cas, on a l’étude cas témoin et l’étude transversale. Il y a déjà un saut énorme dans la logique comparé aux autres « sources». En effet, dans ces études, on va commencer  à avoir une démarche « statistique». Jusque-là on avait une information ne concernant qu’un seul individu ou appréciée « à la louche» par un seul individu. Dans les études, un individu n’est plus suffisant, il faut de nombreux individus (un échantillon), et si on veut étudier, par exemple, l’efficacité d’un traitement, on va (dans une étude cas témoin) commencer à comparer les individus entre eux, pour voir si ceux qui ont pris le traitement guérissent plus vite que ceux qui n’en n’ont pas pris. Mais dans une étude cas-témoin, on ne contrôle pas tous les facteurs. On ne fait qu’enregistrer l’information rapportée par les individus, à un temps t. Les personnes qui disent avoir pris le traitement peuvent se tromper ou ne pas l’avoir pris aux doses indiquées, mais on ne peut pas vérifier, par exemple. C’est une limite de ces études. Dans les études expérimentales, par contre, on va administrer nous même le traitement, ce qui permet de contrôler l’ensemble des conditions de l’étude. On pourra réduire les sources de variation au maximum. Par exemple, on sait qu’il existe un effet placebo, c’est à dire que prendre un traitement, même inefficace, accélère la guérison. Ainsi, on pourra donner le traitement X à un groupe de personnes, et un placebo (un faux traitement, des comprimés de sucre par exemple) à un autre groupe, pour vérifier que c’est bien la molécule X, et pas le fait de prendre un comprimé, qui améliore la guérison. C’est pourquoi l’étude expérimentale est particulièrement prisée : elle donne un argument fort pour établir des liens de cause à effet. Dans une étude de cohorte, on suit les individus au fur et à mesure du temps. On ne contrôle pas tout mais comme on suit les individus, il est plus facile de contrôler la véracité des informations. Bien entendu, si on ne fait pas toujours des études expérimentales, c’est parce qu’elles posent des questions éthiques (notamment sur les animaux vertébrés et les humains). Il  faut parfois accumuler des preuves de faible niveau avant de lancer une étude expérimentale qui permettra d’obtenir des preuves de plus haut niveau (par exemple, le remède X pourrait être une plante utilisée de manière traditionnelle, un « remède de grand-mère». Si on veut étudier l’efficacité de ce remède, on commencera d’autant plus par chercher des preuves de faible niveau (avant de chercher des preuves de haut niveau) que le risque d’effets secondaires est élevé.

Un autre aspect à prendre en compte, c’est que correlation is not causation (cet autre billet) : pour déduire qu’un phénomène est la cause d’un autre (par exemple que A cause B), il y a plusieurs critères à vérifier. Or, les différents types d’étude ne permettent pas de vérifier tous les critères à la fois. Voici les critères que chaque type d’étude permet de vérifier :

tableau croix et ticks2

On remarque que les témoignages, pourtant souvent dénigrés comme élément de preuve, lorsqu’ils sont qualitatifs, peuvent permettre d’éclairer la compréhension du contexte, donc de contribuer à donner des éléments de plausibilité (par exemple, le témoignage des personnes qui sont piqués par les moustiques la nuit contribue contextuellement à démontrer que le paludisme est transmis à l’humain par les piqûres de moustiques), tandis que l’étude expérimentale permet de vérifier le plus de critères, mais ne fourni que des éléments quantitatifs, qui n’informent pas sur les mécanismes. Pour tester la cohérence logique de l’explication du fonctionnement d’un système (processus physique, chimique, écologique, évolutionnaire, etc.), il sera également possible de faire appel à la modélisation, c’est-à-dire la mise en équation des phénomènes. Ainsi, c’est très important, aucun de ces types d’études ne permet de trancher complètement. La crédibilité que l’on peut donner à une hypothèse s’évalue en mettant dans la balance l’ensemble des éléments de preuve disponible. Si la crédibilité est jugée (assez subjectivement) suffisante, l’hypothèse sera élevée au rang de théorie.

Petit résumé : une hypothèse est une explication émise à partir d’observations « informelles».  Une théorie est une explication étayée par des faits. Des faits, ce sont des observations confortées par des preuves solides, c’est-à-dire dont chacun peut évaluer facilement la fiabilité. En sciences, les études publiées sont les seules sources qui  permettent d’évaluer la fiabilité d’une preuve, donc les seules sources considérées comme acceptables. Par ailleurs, elles sont également les seules à permettre d’étudier correctement les liens de cause à effet entre les phénomènes.

Mais une étude ne peut pas, à elle seule, constituer une preuve absolue et définitive. Au delà de leurs limites intrinsèques décrites ci-avant, une étude peut avoir été falsifiée (fraude scientifique), ou être un faux négatif (par le jeu du hasard, on a observé que les patients qui recevaient le traitement X ont guérit plus vite, mais en réalité, c’est juste que les patients sélectionnés pour recevoir le traitement avaient une meilleure immunité… pas de chance).  Sélectionner une seule étude parmi un grand nombre existant, alors qu’elle obtient des résultats contraires à toutes les autres, c’est du cherry picking. Le meilleur niveau de preuve, c’est lorsque la majorité des études et analyses de la question parviennent à des résultats convergent. Ainsi, les méta-analyses ou les revues de la littérature, qui récapitulent l’ensemble des résultats et discussions relatifs à une hypothèse, et permettent d’établir un consensus scientifique, fournissent le meilleur niveau de preuves disponible. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas lire leur méthodologie…. pour vérifier par soi-même leur fiabilité, et donc garder un œil critique.

Article originellement publié le 24 mai 2016. Republié le 10 mars 2018 suite à migration du site. Réédité le 30 juin 2019.